Afin de ne pas alourdir le site de l'atelier avec des choses trop
pamphlétaires, je préfère enfouir ici ce manifeste où des liens viendront
pointer.
L'art conceptuel, c'est chiant, l'art numérique, c'est bête, et la
plupart de ces productions sont laides et/ou sales,
C'est par ce jugement sans appel que s'ouvre le Codex Confucianus,
rédigé en 1035 par un moine slovaque, ami de Charles le Chauve, à qui il louait
un box près de Parly II.
Sans aller jusqu'à adhérer béatement à ce jugement à l'emporte-pièce, on
peut ne pas lui tirer la langue.
Le point de départ de la présente digression a été de constater que les
pratiques culturelles que nous défendons sont essentiellement portées
par des objets. En dehors du fait que l'objet est unique, que l'objet vit par
celui qui l'a fait, et jusqu'à celui qui le porte ou l'utilise, nous avions à
traiter avec le fait que la plupart des objets qui nous occupent sont plutôt
classés dans les ouvrages de dame que dans les oeuvres
d'art
.
Certes, quelques aigris pourraient nous reprocher que ce n'est pas au
converti à porter la bannière, et ils n'auraient pas tout à fait tort : ce
n'est que récemment que nous avons mis les mains dans la glaise.
Pourtant Dieu m'est témoin que, même si dans notre formation, notamment
celle de la chef de service, qui commit tout de même une thèse sur Richard
Long, la place fut laissée à une certaine approche intellectuelle de l'art,
nous avons toujours gratouillé ici ou là.
Si tant est donc que nous ayons un compte à régler, on peut poser que la
différence entre les objets qui sont aujourd'hui dans dans
notre périmètre d'intérêt, et celles qui nous passent largement au dessus est,
entre autres, que de celles-ci, on peut dire que tout le monde peut avoir
l’idée de les faire, alors que de celles-là, on peut dire que personne ou
presque ne les sait faire.
Tout le monde peut avoir l’idée de tirer à balles réelles dans de la tôle,
et si on n’a pas la chance ou la volonté d’aller au bout de l’idée, cela ne
fait pas, effectivement, une oeuvre. Si on a cette chance, on peut indéfiniment
gloser sur la chose, cela n’abolira pas Duchamp, ça peut remplir une brève dans
BAM et nourrir son homme le temps que dure le cabinet d’un ministre.
Mais devant un métier qu’il faut ourdir, une broderie de Nuido ou un violon,
on peut toujours s’attabler avec de grandes idées perverses, il n’en sortira
rien qui n’ait été créé par une personne ayant suivi pendant de longues années
avec patience l’enseignement d’un maître héritier d’un d’une tradition
séculaire avant de rester soi-même penché de longues heures sur le métier à
exercer ses mains.
Ces millénaires de tradition, des dizaines d’années de travail, voilà
l’authenticité sur laquelle se fondent ces humbles objets que sont des pièces
de broderie, de dentelle ou de tissu. Aucune machine, aucun ordinateur, aucun
raccourci, aucune procédure express de substitution ne remplacera ces années
d’expérience.
Ni les prétendus raccourcis temporels de la production industrielle, puis
informatisée, pas plus qu’un ignare, ne peuvent remplacer la brodeuse qui a mis
des années à acquérir l’expérience et le savoir-faire lui permettant de
prolonger une tradition milllénaire. En revanche, on peut lui voler le nom de
ses productions, et c’est ce que l’industrie et le commerce ne se sont pas
privés de faire.
Face à l’authenticité, face à du fil, un métier et des aiguilles, aucune
imposture n’est possible. Pour rendre cette imposture possible, il fallait
organiser deux spectacles. Le premier est le spectacle destiné à occuper le
consommateur pendant qu’on lui volait sa civilisation.
Dans ce texte (lien à venir) nous montrerons comment l’industrie alimentaire
et l’industrie du luxe
ont pillé le savoir faire de nos pays pour en
extraire les valeurs longuement acquises et mettre nos artisans en faillite en
absorbant cette valeur pour la détourner vers les tables de jeu de ces casinos
qu’on appelle le marché
et les bourses
..
Après avoir volé l’aspect économique de l’artisanat, il fallait également
voler son aspect esthétique. Il fallait donc organiser un second spectacle,
destiné à faire fuir l’art de l’objet. Les artistes ont couru à ce précipice
comme les chevaux de la roche de Solutré : la posture moderne, c’est de
faire de sa vie un art, en abandonnant l’objet produit au marché du
Tupperware.
Peu importe l’objet que je produis, oeuvre d’art ou pas, il l’est déjà par
le sacre de Duchamp, comme le montre très bien Nicolas Bouriaud, l’art moderne
se construit sur une dissolution de son objet, il ne se légitime plus que s’il
travaille à la destruction, à l’extinction de l’objet. Et comme l'a dit je ne
sais plus qui, l'art contemporain n'a plus d'autre recette marketing pour se
faire vendre que l'effronterie, le scandale, les habits neufs du
Renouveau.
C’est la démarche (Dada) ou le contenu (Klein) de ma vie qui sacralise
l’objet produit. Toutes les postures sont nulles et non avenues par avance,
tout est désacralisé d’avance. tout objet vaut tout objet.
L’art est dans le mouvement, dans l’instant, dans le “ faire”, dans l’état
d’esprit de celui qui fait, et non plus dans ce qui est fait, qui disparaît
rapidement.
De l’autre côté, les céramistes, les verriers, les artisans ont les mains
qui les démangent, ils travaillent la matière, alignent les modèles, font des
ronds bleus, des carrés rouges, des oeufs roses dans une belle maîtrise
technique, on fait des bulles qu’on ne savait pas faire.
Mais encore faut-il que cette maîtrise soit perceptible. A côté de l’objet
industriel, pas facile de rivaliser, surtout quand le spectateur est inculte.
Et ce sera là le troisième volet de l’entreprise de pillage de la civilisation,
que de scier le pilier du savoir, qui relie le savoir-faire au reste de la
culture. Certes il y a du savoir-faire dans la découpe d’un bidon d’aluminium.
Mais l’objet est laid et sale.
Car si l’art s’est détourné de l’objet, c’est parce que l’objet est devenu
honteux. L’art a désinvesti cet objet que l’industrie copie. Elle en fabrique
une réplique bon marché, que des ignares incapables de percevoir la différence
préféreront acheter : il faut à l’industrie de masse une consommation de
masse, et il faut à la consommation de masse une masse d’ignares que les media
achèvent de décérébrer, Voyer l’a bien montré.
L’art, voyant venir la photographie, l’impression, toutes ces techniques de
reproduction avec lesquelles l’industrie allait envahir la maison où l’on
peaufinait les objets, l’art s’est empressé de déménager. Il a quitté la
maison, mais non sans emporter l’essentiel. Fuyant devant l’ennemi dès la fin
du XIX ème, l’art a bien perçu que l’industrie allait envahir l’objet pour lui
voler sa valeur, pour pouvoir en vendre des contrefaçons au prix de l’original,
pour voler aux artisans le savoir faire qu’ils avaient mis tant de temps à
instiller dans l’objet.
C'est en partie pour cela que nous ne pouvons plus supporter de l'objet que
sa version sabi (1)
Il y avait donc pour les artistes urgence à annuler l’objet, le désinvestir,
le vider, et puis faire sauter le bâtiment une fois vide. Duchamp et Warhol,
c’est ça : se dépêcher de copier soi-même, à s’approprier cet acte, à
brûler sa terre, avant que le photocopieur ne se mette à reproduire les images
en série, avant que l’ennemi arrive.
Bientôt, demain, les moteurs 3D des jeux créeront des univers plus beaux que
ce que peuvent faire, de loin et pour des yeux incultes, les artisans, en
matière de jardins, de fontaines, de carrelages, de draperies, de motifs.
D’ailleurs, les artisans qui auraient pu soutenir la comparaison auront disparu
entre temps.
Et ceux qui penseront même à une comparaison n’auront plus la possibilité de
comparer dans le paysage mental, ils n’auront plus le choix, ils ignoreront
jusqu’à la misère dans laquelle ils vivent.
Face à une brodeuse qui met en oeuvre ses années de travail, après le long
apprentissage, face à ces siècles de tradition accumulée, là, sur la table en
bois, nulle imposture n’est possible,.aucune machine, aucune femme sans
expérience ne pourra fournir un objet équivalent.
Mais pour que la brodeuse gagne, il faut que le duel ait lieu, il faut que
quelqu’un ait encore les moyens et la volonté de l’organiser, il faut que le
public plébiscite l’objet vrai, le préfère aux saletés fabriquées par la
machine, investisse du temps pour aller l’admirer, et de l’argent pour
l’acheter..
Le vrai problème est là : ce que ce système nous vole, ce dont ce
système nous prive c’est du choix, de la liberté de pouvoir comparer. Avez-vous
aujourd’hui la liberté de vous dire : Avant d’acheter ce jambon,
jaimerais pouvoir le comparer à un produit digne de ce nom, pour savoir si on
ne me vole pas purement et simplement
? Eh bien non, cette liberté,
vous ne l’avez plus, simplement parce que le choix de comparer avec un vrai
produit, vous ne l’avez plus, parce que les artisans qui fabriquaient du vrai
jambon, on les a ruinés, pour que votre choix ne s’effectue plus qu’entre eux
saletés industrielles équivalentes.
Eh bien la culture, c’est le même combat. On a saigné notre civilisation des
savoir-faires possédés par les artisans, pour que vous ne puissiez plus vous
rendre compte du degré d’abjection des marchandises qu’on vous fait acheter,
parce que vous avez perdu la culture qui vous aurait permis de faire la
différence, vous avez perdu jusqu’aux moyens de comparer, jusqu’à la faculté de
voir à quel point le bon marché fabriqué par les machines vous a ruiné. On vous
a volé votre savoir-faire, vos vêtements, on vous a fourgué pour une fortune
des articles qui mettaient vos voisins sur la paille, et vous avez plongé des
deux mains, des deux pieds. Il serait temps de se réveiller, non ?
Aidez-vous, aidons-nous.
Oui, nous pouvons nous enhardir à ce genre de propos parce que, alors que la
brouille entre le public et l'art moderne s'est consommée dans le long divorce
d'un festin au goût absurde et qui s'étale encore comme une omelette d'art
contemporain jusqu'à nos jours, et même en admettant n'ayions pas totalement
essuyé le sang baudelairien que laissa sur nos mains la clé de Barbe-Bleue,
donc, on peut entendre d'autres voix s'élever pour dire que le roi est nu, et
même
intra muros.
Oui, nous allons oser, puisque dans ces cas là on doit assumer une période de
ringardise, s'il en faut pour commencer eh bien nous serons ceux-là, nous
remettre à parler du beau.
Que l'art contemporain ait besoin de faire redescendre l'ascenseur tout en
bas après les hauteurs conceptuelles idiotes de l'art moderne, c'est très bien,
mais on ne pourra longtemps se satisfaire de vers de terre et d'intestins
géants sous des coupoles de verre, et autres aspersions de sang à ciel
ouvert.
Certes nous comprenons que comme les films d'horreur ont besoin d'aliens
baveux, le marketing doive en appeler aux pulsions interoceptives, puis
proprioceptives, mais encore une fois, nous nous sentons de moins en moins
seuls pour tenter de faire basculer le bazar par dessus bord.
Il ne s'agit pas que de suivre Domecq ou Dagen, il s'agit de ne plus avoir peur
de ne pas hurler avec les loups, il s'agit de découvrir d'autres cieux, de
sortir de l'impasse :
"L'esprit de pauvreté, tel quil se révèle dans le domaine de la beauté, est
ce que nous appelons shibusa : c'est l'humilité qu'on peut
décrire comme atténuée, austère et réservée, c'est la pauvreté claire, simple
et sereine. Les anciens maîtres du Thé trouvaient la beauté la plus vraie dans
les objets d'art populaire, parce que ceux-ci, simples et sans prétention,
partageaient automatiquement les vertus de pauvreté.
"Shibusa" exprime la beauté de la pauvreté : les objets qui en sont
dépourvus ne peuvent être de bons bols à Thé. La beauté la plus profonde
suggère plutôt qu'elle n'explique, une potentialité infinie. Quand le goût
acquiert la maturité, il préfère la simplicité des objets monochromes et
calmes. D'aucuns diront que c'est là un goût de vieillard, et en un sens, c'est
vrai, car l'affinité avec le beau profond n'est pas l'apanage des
jeunes."
Soetsu Yanagi Artisan et Inconnu
Quant au titre Anti DEC, c'est parce qu'il y a des choses qui vont bien avec
la Défense de l'Environnement Culturel, elles sont seyantes.
Et d'autres qui ne siéent point, n'est-ce pas.
Faire exécuter par une machine des tâches dont il résulte quelque chose de
laid, sale et bête, c'est une faute de goût. Persévérer dans cette voie, alors
que la même manoeuvre jette à la rue les êtres humains qui de cette activité
avaient fait un art, c'est un crime contre l'humain. Ne pas le reconnaître,
c'est pécher contre l'Esprit, et cela, c'est bien plus regrettable. Le
cautionner pour tirer son épingle du jeu, au détriment de la société, cela
pourrait finir par relever de la Loi.
Après un siècle de déïfication du moi, et ses laborieuses tentatlves pour le
justifier sur le plan esthétique, une petite pichenette du côté de la
réïfication ne nous paraît pas relever du luxe.
Livrer à ses pairs, ses contemporains et ses successeurs un objet qui fut
difficile à réaliser, qui fut créé dans la concentration, et pourquoi pas le
recueillement, absolument dans le respect de la planète, et, ne boudons pas
notre plaisir, que le cartel en soit accessible avec un niveau moyen de culture
générale (mettons bac+12), nous osons ne pas détester.
(1) voir la section références / wabi/sabi ici même, ou sur le blog G3RMS